2012-06-05 09:53
Nouvelle
FrancoFolies : les rappeurs au secours du
français
Source : Émilie Côté, La
Presse
« Ce que les kids
écoutent, c'est du hip-hop! », lance Laurent Saulnier, chef
d'orchestre des FrancoFolies.
Le hip-hop francophone sauve carrément l'avenir de la musique en
français, croit le mélomane et programmateur. « Il y a de plus en
plus de francophones qui forment des groupes en anglais, au Québec,
en France, comme en Belgique. Ceux qui sauvent la langue française,
ce sont les rappeurs. »
Les textes de chansons hip-hop sont loin de « la langue de Gilles
Vigneault », mais c'est un genre musical qui invite beaucoup
d'adolescents à jouer avec les mots en exprimant leurs émotions
sans filtre. « C'est une façon de s'exprimer hyper intéressante »,
souligne Laurent Saulnier.
Depuis quelques années, les FrancoFolies ont
pris un virage «hip-hop», ses programmateurs ayant le désir de
demeurer à l'afflux des nouveautés rap au Québec et des trouvailles
à faire du côté de l'Europe. Cette année, l'équipe de Laurent
Saulnier a également voulu aller au-delà des artistes hip-hop
trendy qui font parler d'eux dans les médias.
Voilà pourquoi un collectif comme 12 Singes se retrouve dans la
programmation, même s'il n'a jamais sorti d'album.
À l'image de sa force de frappe créative, la scène de Québec est
aussi fort bien représentée avec les Alaclair Ensemble, Koriass,
Maybe Watson et Karim Ouellet, qui collaborent les uns avec les
autres. «Le cas de Québec est très particulier. C'est l'une des
scènes les plus créatives et elle va au-delà du hip-hop. C'est
aussi une scène urban avec Karim Ouellet, Marième et CEA», ajoute
Laurent Saulnier.
Les membres de la «famille» de Québec seront par ailleurs réunis
sur la scène des Katacombes, le 9 juin. Les FrancoFolies ont offert
un spectacle au label de plusieurs d'entre eux, Abuzive Muzik.
À Montréal, il n'y a pas vraiment de scène hip-hop proprement dite,
mais il y a les fameuses soirées WordUp!, dont l'une aura lieu
pendant les Francos (aussi aux Katacombes, le 13 juin). Ce sont des
joutes compétitives verbales, pour ne pas dire des batailles de
mots, comme dans le film 8 Miles, réalisé par Curtis Hanson en 2002
et mettant en vedette Eminem.
Ni commercial ni marginal
Au-delà des FrancoFolies, le hip-hop francophone semble sortir de
sa niche autrefois considérée comme «marginale», dixit Koriass, qui
sera par ailleurs du Festival Osheaga cet été. Le rap francophone
ne peut pas vraiment compter sur les radios commerciales, mais il a
l'appui des CISM, CIBL et de MusiquePlus. Les sites internet
hiphopfranco.com et hhqc.com sont aussi des références
incontournables. HHQc a par ailleurs sorti la compilation La force
du nombre en 2010, qui réunissait une cinquantaine d'artistes
hip-hop québécois, dont les «vétérans» Manu Militari, Taktika,
L'Assemblée, Anodajay, Dramatik, Manu Militari et Yvon Krevé.
Carlos Munoz, est derrière le site HHQc, en plus de s'occuper du
label Silence d'or, l'une des étiquettes hip-hop solides du Québec,
tout comme 7e Ciel, High Life Music, Abuzive Muzik ou Escape
Montreal.
Apprendre sur le tas
Plusieurs dirigeants de ces labels ont fait équipe pour organiser
le premier Festival hip-hop de Montréal (FHHMTL), qui a eu lieu du
6 au 13 avril derniers et auquel ont participé les Manu Militari,
Treizième étage, Samian, Imposs, Webster, sans compter Sneazzy et
Nefkeu du collectif français 1995.
«Le hip-hop, c'est ce que les jeunes écoutent le plus, donc il y a
une forte demande, explique Carlos Munoz. Mais il faut de la
qualité de niveau professionnelle, que ce soit la production, les
clips ou le site web.»
C'est ce qui distingue le rappeur amateur du rappeur sérieux et
professionnel, affirme Carlos Munoz, tout de même fier d'avoir fait
ses classes à l'école DIY (Do-It-Yourself). «J'ai tout appris sur
le tas. Il n'y a plus de majors et peu de labels québécois qui
signent des artistes hip-hop (Loco Locass avec Audiogram est l'une
des rares exceptions). Il a donc fallu bâtir nous-mêmes nos
structures créatives.»
Si le hip-hop se diversifie tout faisant davantage partie de la
planète musique pop-rock, c'est parce que des artistes comme Karim
Ouellet transcendent le genre, renchérit Laurent Saulnier, et parce
que des labels sont mieux organisés et plus ouverts.
«Le DIY est très important dans le hip-hop, mais il peut y avoir un
mauvais côté de s'isoler en voulant ne rendre de comptes à
personne.»
C'est ce que le milieu et HHQc a compris: «La force du nombre.»
Mais à quand une relève
féminine?
Koriass: de la relève à la consécration
Grâce à son deuxième album, Petites victoires, Koriass est
maintenant dans la cour des grands rappeurs du Québec. Cet été, le
père de 28 ans se produira Osheaga et au Festival d'été de Québec,
avant K-Os et Big Boi. «Que j'aie ma place dans un festival
indie-rock comme Osheaga, c'est un privilège», lance celui qui a
également assuré les premières parties de ses idoles Busta Rhymes
et IAM.
Était-ce possible dans la tête du jeune Emmanuel Dubois qui faisait
du rap à Saint-Eustache? «Avec le style de musique que je fais,
c'est fou d'avoir cette visibilité-là. Le rap a longtemps été
marginal. Mais c'est le style le plus influent des 10 ou 20
dernières années, comme le rock dans les années 60 et 70»,
souligne-t-il.
Pourquoi? Parce que le rap était initialement «la voix de la rue et
des opprimés». Koriass doit le début de sa carrière au pouvoir et
aux infinies possibilités de l'internet. «J'ai diffusé mes premiers
trucs au début des années 2000 et je me suis fait connaître en
faisant des rap battles sur l'internet sur www.hiphopfranco.com»,
raconte-t-il.
En 2006, Koriass a sorti un premier maxi, obtenant l'appui du site
HHQc. «C'est vraiment un site qui a propulsé le hip-hop francophone
partout en province et qui a changé la diffusion», dit-il.
De fil en aiguille, le rappeur Anodajay est devenu l'imprésario de
Koriass en le prenant sous l'aile de son label 7e Ciel. En 2008,
Koriass a sorti son premier disque intitulé Les racines dans le
béton, où il a révélé une plume introspective percutante. A suivi
Petites Victoires, sorti l'automne dernier et créé au moment où sa
blonde était enceinte de leur fille. C'est un album traitant des
démons qui sommeillent en nous. «Le premier, c'est plus
conservateur et plus safe, mais avec le deuxième, je me suis permis
ce que je voulais. Des textes plus humoristiques avec de
l'autodérision, de la musique plus éclectique dans les sonorités.
J'ai essayé d'avoir encore une ligne directrice, qui était les
victoires et les défaites.»
Koriass vit aujourd'hui dans la Vieille Capitale, faisant partie de
la bouillonnante scène hip-hop de Québec. «Tous les artistes
s'encouragent, collaborent et vont dans les spectacles de l'un et
l'autre», se réjouit-il.
Koriass se produira en full band cet été avec un spectacle mis en
scène avec des projections, «un aspect souvent négligé en hip-hop»,
souligne celui qui sera accompagné de Joseph Perreault (batterie),
Gabriel Lajoie (basse) et Koma Karma (guitare).
Koriass se produit avec Samian le 11 juin, à 17h, dans le cadre des
apéros acoustiques. Il est aussi en spectacle au Club Soda le 16
juin, avec le rappeur français Orelsan en première partie.
12 Singes: des MC
autodidactes
12 Singes se produira aux FrancoFolies même si le collectif
montréalais de «rap hardcore» n'a pas d'album à son actif. «Je suis
content en maudit», lance Cédrik Dubé, qui s'est produit en solo
aux Francos en 2007.
«12 Singes est un projet monté en quelques bières, raconte C-Drik.
On ne se met pas de pression.»
Le collectif réunit des MC solos-autoproducteurs (JohnJohn, Frenchi
Blanco, K-Why et autres Cheak13) et DJ Horg. Tous avancent dans la
trentaine. «Nous sommes de bons chums. Un peu comme Wu-Tang, nous
avons une base avec d'autres rappeurs qui gravitent autour de
nous.»
12 Singes incarne parfaitement l'esprit DIY (Do-It-Yourself), avec
deux clips mis en ligne pour ses chansons We Love Hiphop et La
planète des singes qui ont attiré des clics, puis de l'attention.
C-Drik écrit des textes hip-hop depuis plus de 25 ans. C'est un
véritable mode de vie. «Je vieillis avec ça, explique-t-il. C'est
beau rapper, mais ça se vit, le hip-hop, dit-il. Écrire, ça me
libère de mes frustrations et j'aime jouer avec les mots.»
«12 Singes s'apprête à sortir un nouveau clip pour une chanson qui
a pour titre Ça sonne comme», annonce C-Drik, qui est souvent
comparé à Plume Latraverse à cause de ses punch lines. Si le
hip-hop francophone se porte bien, c'est notamment à cause des
soirées WordUP!, «la première ligue francophone de combats de mots
a cappella au monde».
«Après un break, j'ai participé et j'ai gagné pis ça m'a donné un
boost», raconte C-Drik, qui rappelle aussi l'importance des réseaux
sociaux pour les musiciens autodidactes.
12 Singes se produit sur la scène Ford, le 9 juin.
1995: relève du rap
Français
La formation 1995 représente la relève du rap français. Distribuée
par Universal, sa musique autoproduite joue à la radio et le groupe
fera la tournée des grands festivals rock cet été, où peu de
rappeurs sont généralement programmés. «On va aller chercher de
nouveaux fans», se réjouit Sneazzy.
Le succès est venu rapidement pour 1995, qui a seulement deux EP à
son actif - que Sneazzy décrit comme «des cartes de visite
enregistrées rapidement au feeling» plutôt que des albums complets.
Si La source était old-school par ses beats minimalistes et son
souci de la rime, La suite est plus éclectique. «Pour le premier
EP, on a travaillé avec un beat-maker, ce qui donnait une couleur
homogène. Pour le deuxième, on avait plusieurs collaborateurs. Nous
sommes ouverts à d'autres genres de musique. Ce qui compte, c'est
de trouver de bons sons», explique Sneazzy.
1995 prévoit lancer un premier album officiel en 2013. D'ici là,
des dizaines de spectacles sont à l'agenda. À 20 ans, Sneazzy
apprécie beaucoup la liberté artistique dont jouit 1995, que
complètent Nekfeu, Alpha wann, Areno Jaz, Fonky Flav' & DJ Lo'.
«On fait ce dont on rêvait il y a trois ans. On fait notre musique
sans directeur artistique et on joue à la radio.»
1995 sera en spectacle sur la scène Ford le 14 juin, en plus de se
produire au Club Soda, le lendemain, dans un programme double avec
Imposs. Le 14 juin, DJ Lo' participera également à un Party du Shag
(DJ set), au Savoy du Métropolis.