2012-06-08 16:13
Nouvelle
Lutter contre le tout-à-l'anglais en Europe
: Passéisme ou exigence de justice?
Source : www.rtbf.be, Jean-Marie
Klinkenberg, Académie royale de Belgique
Le français en
perte de vitesse, l’anglais dominant. Telle est la situation
aujourd’hui au sein des Institutions européennes. Une situation
qui, selon Jean-Marie Klinkenberg, président du Conseil de la
langue français, illustre la schizophrénie européenne.
En ce beau ( ?) mois de mai, la Commission européenne publie ses
recommandations aux 27 États membres. Illico, le correspondant de
Libération proteste. Parce que ces recommandations sont
scandaleuses ? Non : parce que, une fois de plus, le gouvernement
européen ne les a communiquées qu’en anglais : "Je ne vois pas au
nom de quoi la presse anglo-saxonne bénéficie ainsi d'un incroyable
avantage compétitif sur l'ensemble des autres médias " conteste
Jean Quatremer.
Qu’il faille s’émouvoir de cette pratique, c’est évident. Qu’il
faille s’en étonner, ce l’est moins.
Quelle
diversité ?
En effet, l’Europe nous a habitués à une véritable schizophrénie.
D’un côté, elle se veut le paradis de la diversité culturelle. Le
dialogue des cultures, ça serait son core business. Ce n’est pas
seulement mon petit passeport bordeaux qui le proclame, avec sa
page de garde en 23 langues. C’est déjà le règlement européen n° 1
de 1958, qui, complété à chaque élargissement de l’Union, fait de
la ou des langues officielles des États membres les " langues
officielles et les langues de travail " de ce nouvel espace
politique. C’est aussi l'espèce de constitution avant la lettre
qu'est le traité de Maestricht, qui fixe pour objectif à l'Union "
l'épanouissement des cultures des États membres dans le respect de
leur diversité ". C’est encore l’ex-futur Traité constitutionnel,
qui faisait de " Unie dans la diversité " la devise européenne, et
répétait que le respect de la richesse de sa diversité culturelle
et linguistique devait être le fondement de l’Europe.
Et il est exact que le souci de promouvoir le plurilinguisme s’est
concrétisé dans maintes politiques communautaires : faut-il
rappeler les programmes Lingua, Comenius, Socrates, Grundtvig,
Leonardo, Erasmus ? faut-il rappeler que 2001 a été l'Année
européenne des langues, et a fait participer des millions de
personnes à des activités visant à célébrer la diversité
linguistique et les avantages apportés par la capacité à parler une
autre langue ? Et que chaque année une Journée européenne des
langues est célébrée le 26 septembre ?
Mais il en va de la journée des langues comme de la fête des mères
: dans leur réalité quotidienne, les fêtées ne sont pas à la fête.
Et c’est ici que pointe la schizophrénie.
Si la bonne vingtaine de langues officielles de l’Union continue
évidemment à être utilisées, dès les origines la communication
interne des institutions européennes s’est organisée de manière
plus ou moins tacite autour de quelques langues. Au début, le
français l’emportait. L’anglais, qui s’est introduit dans la maison
dans les années 70, a d’abord surtout servi à la communication
relative aux programmes. Mais son usage s’est confirmé au fur et à
mesure que les compétences politiques de l’Europe se renforçaient
et que celle-ci s’élargissait. Toujours est-il qu’aujourd’hui le
déficit en traduction est devenu abyssal (et ce n’est pas parce que
traduire serait un luxe : en moyenne, toutes institutions
européennes confondues, la traduction ne coute que 2,20 euros par
citoyen et par an) et que le citoyen qui souhaite accéder aux
informations récentes sur les sites de la Commission et du Conseil
a intérêt à s’être sérieusement mis à l’anglais. Car on ne
s’adressera pas à lui autrement.
On se prend dès lors à penser que les appels généreux à la
diversité pourraient bien être une sorte de tarte à la crème
politiquement correcte. Et on le pense plus fort encore quand on
constate que tous prétendent aujourd’hui défendre cette diversité,
à côté de l’environnement évidemment. C’est ce que le G8 lui-même
affirme sans rire. Et je ne suis pas assez introduit dans les
coulisses du Groupe de Bilderberg pour connaitre sa position sur le
sujet, mais il ne m’étonnerait pas que ce soit sa principale raison
d’être.
Pourquoi cette schizophrénie européenne ? Un coup d’œil sur la très
touffue constitution refusée par les Français et les Hollandais
nous éclairera.
Incantations ou mesures
réelles
Au risque de caricaturer, on peut répartir les articles de ce texte
en deux catégories. Il y a d’abord les articles incantatoires, ceux
qui commencent par l’expression " l’Union encourage" ou " l’Union
promeut ". Et promouvoir, cela ne mange pas de pain. Si le terme "
diversité " ne revient pas moins de 21 fois, c’est dans ces
articles-là que le trouvera le lecteur. Il y a d’autre part les
articles, disons " sérieux " : ceux où l’on trouve les verbes "
obliger " ou " interdire ". Là, la diversité est absente. Par
contre, on y trouvera l’expression franche d’une philosophie
économique particulière : la philosophie néolibérale. Et la
construction du texte montre que tout le reste — y compris la
diversité, donc — doit être considéré comme subordonné à cette
philosophie.
Et l’on comprend alors que la place de l’anglais se soit renforcée
à la suite de réorganisations de l’Union imposant des normes de
fonctionnement ressemblant plus à celles des entreprises
multinationales qu’à celles des administrations nationales. On
comprend aussi les pratiques constantes de l’Europe en matière de
langues. Vous êtes italien ou slovaque, et vous fabriquez du
matériel de haute précision pour les laboratoires. Vous voulez
évidemment exporter ce matériel : quoi de plus légitime ? Et pour
réduire vos couts, vous ne rédigez vos modes d’emploi qu’en
anglais. Face à vous, quelques États, à qui il pourrait prendre la
fantaisie de prendre des mesures de protection linguistique. Par
exemple des dispositions prescrivant que l'étiquetage des produits
importés doit toujours se faire dans les langues nationales ou
locales. Qui aura raison : eux ou vous ? Vous, évidemment. Et vous
ne rêvez pas, ce n’est pas un exemple gratuit : la Cour de justice
européenne vous a déjà donné raison. En effet, loin d’être
considérées comme de justes applications du beau principe de
diversité, ici bien oublié, les règlements protégeant les droits
linguistiques des usagers y sont condamnés, comme autant d’entraves
méchantes à la diffusion de vos produits. Ce seront des violations
du véritable dogme de l’Union : la libre circulation des biens, de
tous les biens. Et que les clients ne viennent pas prétendre qu’ils
ne comprennent pas l’anglais : tout le monde comprend l’anglais,
surtout dans les laboratoires, n’est-ce pas ? Qu’à l'hôpital Jean
Monnet d'Épinal 5.500 patients aient été surirradiés entre 1987 et
2006 parce que les logiciels n’existaient qu’en anglais et que les
procédures n’ont pas bien été appliquées par les radiologues ne
prouve qu’une chose : qu’on ne parle pas assez l’anglais dans les
Vosges.
Comme on le voit, protester contre la monoglossie anglaise de
l’Union ne doit pas être le monopole de franchouillards
nostalgiques furieux d’avoir été dépossédés par l’histoire de leur
primauté linguistique. Ce n’est pas seulement une question éthique
dans laquelle il serait trop commode de se draper (vous savez :
l'humanité-qui-tire-ses-richesses-de-sa-diversité,
le-dialogue-des-cultures, etc.).
Valeurs et coût
C’est d’abord une question de cohérence : pour que l’Europe soit
prise au sérieux, elle doit prendre ses valeurs au sérieux. C’est
aussi une question économique, car il en va de la rentabilité de
nos langues — l’allemand, l’espagnol, l’indonésien… — sur le marché
mondial, et, comme on vient de le voir, c’est une question de
protection du consommateur et une question touchant à la qualité de
la vie et à la sécurité. C’est une question de justice et d’égalité
enfin. Car l’idée selon laquelle de l’anglais pour tous et de
l’anglais de tous mettrait tout le monde sur le même pied est un
sophisme enfantin : si cela rend tout le monde égal, on s’aperçoit
vite, comme le dit le poncif, que dans cette configuration certains
sont " plus égaux que d’autres "…
On peut même chiffrer ces inégalités. Le Genevois François Grin est
un économiste qui a beaucoup travaillé sur les couts de la
communication linguistique. Il a ainsi calculé la prime que l’usage
de l’anglais dans l’Union européenne permet de verser aux
Anglophones : elle est au minimum de 10 milliards d’euros par an,
et " si l’on tient compte de l’effet multiplicateur de certaines
composantes de cette somme, ainsi que du rendement des fonds que
les pays anglophones peuvent, du fait de la position privilégiée de
leur langue, investir ailleurs, ce total est de 17 à 18 milliards
d’euros par année " ; de surcroit, " ce chiffre ne tient pas compte
de différents effets symboliques (comme l’avantage dont jouissent
les locuteurs natifs de la langue hégémonique dans toute situation
de négociation ou de conflit se déroulant dans leur langue). Or ces
effets symboliques ont aussi des répercussions matérielles et
financières. Une prime énorme donc, et pourtant cachée... Et par
qui cette prime est-elle versée ? Par les citoyens des autre États
de l’Union, évidemment.
Comme on le voit, bien loin de devoir se sentir coupables de
demander que l’on consacre quelques euros par an à la traduction
(même pas un dixième de la prime versée), loin de devoir se sentir
honteux d’utiliser des parlers aussi incongrus que le roumain, le
néerlandais ou le slovène, ces citoyens auraient bien plus de droit
que Mme Thatcher à s’écrier " I want my money back ".
Jean-Marie Klinkenberg, Académie
royale de Belgique
Professeur émérite à l'Université de Liège, Jean-Marie Klinkenberg
a enseigné les sciences du langage. C'est un spécialiste de la
rhétorique, de la sémiotique, de la littérature belge et
québécoise. Son texte fait usage des rectifications de
l'orthographe de 1990, approuvées par toutes les instances
francophones compétentes, dont l'Académie française.