2012-06-21 12:53
Nouvelle
Des détaillants prêts à une guerre contre
la loi 101
Source : Le Devoir.com, Robert
Dutrisac

Après des années de
tolérance, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a
décidé de sévir contre l’affichage des marques de commerce en
anglais seulement. Mais les commerçants, dont plusieurs
multinationales, n’entendent pas se laisser faire et contesteront
vigoureusement ces dispositions de la loi 101.
À la suite de leur réunion du mois de mai dernier, les membres de
l’OQLF ont décidé d’exiger formellement de certaines entreprises
qui utilisent dans leur affichage seulement une marque de commerce
en anglais, à l’instar de Home Depot, Canadian Tire ou Starbucks
Coffee, qu’elles y ajoutent un nom générique, comme quincailleries,
magasins ou cafés. Quelques dizaines d’entreprises ont reçu une
lettre qui leur demande de corriger la situation d’ici le 20 juin
(aujourd’hui) ou de prendre des engagements avec l’OQLF, a indiqué
hier le porte-parole de l’organisme, Martin Bergeron. Si les
entreprises fautives n’obtempèrent pas, elles s’exposent à perdre
leur certificat de francisation et à écoper d’amendes. Pour l’OQLF,
il ne s’agit que d’un début ; plusieurs autres entreprises
devraient recevoir un avis leur enjoignant de changer le nom de
leur commerce.
Or, selon des documents dont Le Devoir a
obtenu copie, les détaillants vont répondre par la bouche de leurs
canons et contester devant les tribunaux ces dispositions de la
Charte de la langue française. Des représentants du Conseil
canadien du commerce de détail (CCCD) ont même obtenu de rencontrer
cette semaine le personnel du cabinet du premier ministre Jean
Charest afin d’infléchir l’OQLF, peut-on lire dans un des
documents.
Un avis juridique
Le CCCD a obtenu un avis juridique du cabinet d’avocats Norton
Rose. Rédigé en anglais, cet avis stipule que l’OQLF interprète mal
les articles 25 et 27 du règlement sur la langue du commerce et des
affaires. Ainsi, un détaillant peut afficher sa marque de commerce
en anglais seulement ; ce n’est que le nom de l’entreprise, souvent
différent, qui doit être accompagné d’un générique s’il est en
anglais.
Les menaces de révocation des certificats de francisation n’ont pas
leur place, selon Norton Rose. « Ce serait une mauvaise utilisation
de la discrétion limitée dont jouit l’OQLF au regard de la
francisation s’il utilise la menace de révocation d’un certificat
de francisation pour imposer son interprétation de la loi »,
avancent les avocats.
Selon Norton Rose, des options s’offrent aux détaillants pour
contester la décision de l’OQLF, notamment demander à la Cour
supérieure un jugement déclaratoire affirmant que l’affichage visé
est légal, ou encore attendre que l’OQLF révoque un certificat de
francisation pour ensuite demander un ordre de la Cour afin
d’exiger son rétablissement.
Dans un courriel envoyé aux détaillants, Jean-Guy Côté, le
directeur des relations gouvernementales et des affaires du CCCD,
précise que l’organisme ne peut pas entamer lui-même les
procédures, puisqu’il n’a pas d’intérêt direct dans la cause : ce
sont des détaillants, et non pas l’organisme qui les représente,
qui ont reçu la lettre de l’OQLF. « C’est donc impératif qu’un ou
des membres qui ont reçu cette lettre soient ceux qui démarrent la
procédure par après », écrit-il. « Le consensus était, étant donné
l’extrême sensibilité du sujet, que pour le moment, aucun membre ne
va initier une procédure légale », ajoute-t-il. Mais ce n’est
qu’une question de temps : si plusieurs membres de la CCCD se
liguaient pour poursuivre l’OQLF, « il pourrait y avoir une
procédure légale. Il serait préférable d’avoir une représentation
de détaillants basés aux États-Unis, au Canada et au Québec ».
« Il a été convenu de ne pas entamer de stratégie de communication
aux médias », indique, par ailleurs, Jean-Guy Côté.
Jointe hier, la vice-présidente, Québec, de la CCCD, Nathalie
St-Pierre, marchait sur des oeufs. « C’est une situation très
difficile », a-t-elle souligné. « Il y a un changement de direction
[à l’OQLF]. Il y a beaucoup de pressions. C’est plus des pressions
de l’opinion publique que des pressions qui sont fondées sur la
Charte », juge Nathalie St-Pierre.
Les détaillants qui ont obtenu leur certification de francisation
souvent il y a plus de dix ans s’étonnent que l’OQLF les force à
changer leur affichage alors que ni la loi ni le règlement n’ont
changé. Or, cela fait des années que les conseillers en
francisation de l’OQLF ont soulevé la question des marques de
commerce anglaises avec les détaillants. L’automne dernier,
l’organisme a d’ailleurs fait une campagne de publicité grand
public sur l’emploi de termes génériques en français dans
l’affichage. « C’est sûr que si à un moment donné, la souplesse et
la sensibilisation ne fonctionnent plus, il faut passer à une autre
étape », a affirmé le porte-parole Martin Bergeron.
« L’Office n’est peut-être pas tout à fait intervenu assez
rapidement dans ces cas-là parce qu’on avait concentré nos énergies
ailleurs », a-t-il reconnu. Or dans l’affichage, les marques de
commerce en anglais seulement se multiplient ces dernières années.
« C’est pour ça qu’à un moment donné, il fallait vraiment mettre un
frein à ça. »
Les multinationales ont une influence sur les petits commerces à
propriété québécoise. « Ç’a effectivement un effet sur les plus
petits commerces qui voient une grande multinationale et qui se
disent : si elle a le droit, moi aussi », a-t-il signalé.
Quant aux considérations juridiques, l’OQLF est sûr de son
interprétation. « On a nos juristes, on a fait nos vérifications et
on est très à l’aise avec notre position juridique », a assuré
Martin Bergeron.